Regards de réfugiés

Extrait du Livre d’Orsenna, " Mali, Ô Mali ".
Le regard des réfugiés est le même que celui de tous les réfugiés du monde.


Visite d’un camp de réfugiés au Nord de Niamey –capitale du NIGER- dialogue entre un jeune griot (poète africain) , sa grand-mère Mme Bâ et le directeur.

Je m’appelle Kamale Sidibé. Et j’ai l’honneur de diriger ce camp ; soyez les bienvenus.
Le temps d’écarter un essaim de solliciteurs : « Monsieur le directeur, l’eau ne coule plus au robinet.. ; mon enfant tremble de fièvre.. ; un âne a volé notre part de mil « …
Un petit vent tiède se leva, trop faible pour soulever le sable ; juste il caressait la peau. Dans le désert, les vents ne soufflent jamais au hasard. Ils ont chacun leurs intentions. Peut être que celui-là avait eu pitié du directeur ? Il était venu lui apporter un peu de douceur. Les criquets, la sécheresse, les bandits… Le Sahel était régulièrement balayé par des malédictions contre lesquelles les hommes de bonne volonté faisaient leur possible.
… Le plus souvent la femme était seule. Deux, trois enfants, s’agrippaient à ses jupes. Et la morve verte coulait de leur nez.
-  Où est votre mari ?
-  Quand les bandits sont venus, nos vaches ont fui. Il a voulu les rattraper
-  … Le temps de laisser la femme essuyer la morve de ses enfants. – Et maintenant ? – On attend.
Le directeur avait dit vrai : attendre son mari, attendre une tente moins percée, trois assiettes, trois gobelets, attendre la distribution de nourriture, les médicaments contre le paludisme, attendre que la chaleur soit moins forte, attendre la paix, attendre le retour chez soi, l’attente était LA prière du camp.
… Ces pauvres gens ne parlaient que de sable et encore de sables et de jours interminables qui se succèdent comme des dunes… Je n’ai plus regardé que les regards, ou plutôt le regard commun à tous les réfugiés.
Un regard qui ne voit pas, aux couleurs délavées, un regard usé peut-être par trop de sable, peut-être par trop de soleil brûlant, peut-être par trop de scènes de mort, un regard qui ne fait plus confiance au monde, un regard qu’on croit encore regard parce que les yeux sont ouverts mais, derrière, la porte est fermée, un rideau de fer est tombé, un regard qui ne redevient regard, qu’en se posant sur les enfants, et encore, pas toujours, il y a des femmes qui regardent les enfants sans les voir, un pâle, très pâle sourire leur vient quand ils jouent. Et c’est tout.
Mais comment voulez-vous qu’un griot, avec ses pauvres outils, puisse rendre la vérité de tels regards ? C’est là que l’homme de mots s’incline, rend son tablier et transmet la mission de dire… Ils savent bien que les bouches n’ont pas le monopole pour exprimer, ni les paroles le monopole pour expliquer.