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Lettre du Liban

Mère de famille, catéchète au collège Saint-Joseph d’Antoura (Liban) et auteur avec huit autres femmes chrétiennes et musulmanes du livre Al’salamou aleiki (« Je vous salue Marie »), Najwa Bassil, libanaise, raconte l’histoire de son amitié avec une famille irakienne.

La Croix a choisi de donner la parole à des chrétiens d’Orient, afin qu’ils témoignent de leur quotidien dans une région en proie à l’instabilité, à la violence interconfessionnelle.


 

Chrétiens d’Orient : « Puisque tu es là, nous ne serons pas étrangers »

« En février 2010, à peine remise d’une grave maladie, j’ai été bouleversée en apprenant à la télévision qu’à Mossoul, en Irak, des terroristes étaient entrés dans une maison chrétienne tuant le père de famille et ses deux fils.

Des dizaines de nouvelles de ce genre envahissent tous les jours nos écrans, mais celle-ci m’a marquée profondément : c’était comme si je connaissais ces gens ! Un mois plus tard, à Pâques, je me suis jointe à une visite de solidarité à l’Église irakienne organisée par l’association libanaise Reconstruire ensemble.

J’ai passé la semaine sainte à Kirkouk, visité des yézidies à Sinjar, découvert Qaraqosh et son église de la “Tahira” (l’Immaculée) emplie de 6 000 fidèles : plein d’émotion, mon cœur a connu toutes les altitudes et toutes les profondeurs pendant ces quelques jours.

Peu de temps avant mon départ, lors d’une célébration, un jeune homme m’a désigné l’un des prêtres comme l’un des membres de cette famille atrocement meurtrie : après le carnage, elle avait dû quitter Mossoul pour Qaraqosh. À cet instant, j’ai ressenti un désir enflammé de connaître de près cette famille : c’est ainsi que, devant le tombeau vide, a commencé mon chemin d’Emmaüs avec elle.

« UNE AMITIÉ PROFONDE ET VRAIE ME LIENT À CETTE FAMILLE »
Juste avant de retourner au Liban, le dimanche de Pâques, j’ai eu le temps de rencontrer la maman, ses trois jeunes filles, sa belle-fille et ses deux toutes petites filles adorables, toutes en grand deuil. Regards lourds. Tristesse inexprimable. Interrogations béantes…

Mme A. m’a pris la main et m’a raconté ce qui s’est passé dans sa cuisine ce jour-là, dans la pièce même où elle pétrissait le pain, où tous se retrouvaient chaque soir pour le souper… et où ont été fusillés son mari, son fils aîné, et son second fils père de deux petites filles de 1 an et 3 ans.

Depuis, un amour sans condition, une amitié profonde et vraie me lient à cette famille. Je lui ai rendu visite lors de chacun de mes voyages en Irak. Depuis Noël, cette famille s’est réfugiée au Liban. Contrainte l’été dernier par Daech de quitter la plaine de Ninive, elle avait le choix de se rendre en Turquie ou en Jordanie, où la vie y est moins chère.

« PASSER DE L’ABSURDITÉ DE LA VIOLENCE AU SENS PLEIN DE LA VIE »
Ensemble, tous les huit ont choisi de venir au Liban : “Puisque tu es là, nous n’y serons jamais étrangers”, m’ont-ils dit. Ils sont devenus ma deuxième famille : avec eux, je ne vis que joie, rires et confiance. Les deux petites filles sont inscrites à l’école, je leur donne des cours de français, nous organisons des pique-niques, des sorties à la mer…

La vie est dure pour eux, les hommes ne peuvent pas trouver de travail au Liban : tous les petits boulots sont déjà occupés par les réfugiés syriens. Ils attendent d’obtenir un visa pour l’Australie. Malgré ses blessures, cette famille irakienne a cette noblesse de cœur, cette grandeur d’âme propres aux gens qui ont su passer avec le Christ et par le Christ de l’absurdité de la violence au sens plein de la vie. »


Recueilli par Anne-Bénédicte Hoffner
- La Croix du 5 mai 2015





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